Rhizome

 

  Lieux : un espace à déterminer comme par exemple une véranda avec vue sur la mer

Personnages : – Rhésus : l’oncle assis dans un fauteuil roulant, un chapelet entre les mains

                         –  Bleuet : le neveu attablé qui lit un journal

 

Bleuet : (en aparté) Cet oncle qui n’est pas d’Amérique ne lit plus. Il a perdu la vue et ne suit plus l’actualité. Mais il a encore l’ouïe fine, écoute ceux qui lui parlent et dit le bon sens. Il s’informe comme il peut. L’âge lui joue des tours et il confond parfois les époques.

Mon oncle ! les temps sont durs. Les menaces et les intimidations i s’amplifient et s’étendent,

 Rhésus : mon fils,  les temps sont durs et  la France coloniale s’affole.

Bleuet : Mais mon oncle  nous sommes en 2013. Un demi-siècle est déjà passé. Pourquoi cet entêtement ? (en faisant allusion à un article de son journal)

 Vous n’avez qu’à voir ce malheureux incident survenu au Maroc à propos de notre emblème national.

Rhésus : (Il sourit attristé) oui je me souviens  de  l’épopée de la fédération de France du FLN dans l’est parisien. Quelle époque!  

Bleuet : Et dire que le Sahara algérien qui regorge de richesses encore insoupçonnées ne suscite que haine et convoitises.

 Rhésus : Dieu protège ce qu’il a créé.

Bleuet : Mais le peuple est pauvre et il y a comme de nouveaux colons.

Rhésus : Sottises ! Je ne suis pas de ceux qui se renient et, pire, font offrande à leur culture d’adoption du sacrifice de soi. Parmi  ceux qui comprirent beaucoup furent souvent incultes et parfois même analphabètes. Mais ils avaient ce bon sens qui éclaira leur route. Mais parfois le doute s’installe. Tout ne fut qu’écran de fumée, chimères et légendes ! Et éternel recommencement.

Bleuet : Mais  ceux qui nous frappent sont nos frères.

Rhésus : Ils ne le sont déjà plus. D’autres viendront. Ils seront indemnes et propres comme un linceul. Ils auront la vérité au bout des doigts qui fera jaillir la lumière.

Bleuet : Alors! Que sont devenus les meilleurs ?

Rhésus : Ne cours pas après le vent qui passe car le jour a désormais peur de la nuit. Contente-toi de ne pas devenir un épervier.

Bleuet : J’ai peur de ceux qui un jour tireront sur nous. Il y a tellement de balles réelles qui coulent dans nos veines.

 Rhésus : Tais toi et écoute l’appel à la prière.

Son en off de l’appel à la prière. Rhésus entame sa prière assis sur son fauteuil. Noir. Fondu enchainé sur un intérieur de grande maison comme celle qu’occupent les V.I.P.

 

Bleuet : Ce matin du mois de mai, il se  réveilla comme d’habitude, quitta le bas de son lit et un silence confus et bizarre lui glaça le cœur. Aussitôt, je ne sais par quelle prémonition, il appela grossièrement sa gouvernante

Rhésus : Yemma ! yemma !(maman ! maman !)

Il n’y avait plus personne dans les couloirs ; pas de lumière, pas d’eau chaude, pas de tonalité… J’ai pensé même que j’étais mort. Je restais immobile, comme si la foudre m’était tombée sur la tête, et c’est là que j’ai pensé à Vous. 

Un roi faible dit-on, affaiblit le peuple le plus fort ; je n’y avais jamais cru. Moi j’ai toujours crû au « fric » comme on croit en Dieu. J’ai cru à la fortune qu’on amasse, sans avoir souffert, et que l’on met à l’abri sans laisser de trace. J’aime les femmes qui ne pensent qu’à « ceci » quand on a « cela », et les hommes qui se courbent l’échine jusqu’à éprouver ce sentiment étrange, d’animal soumis. Mais je savais bien qu’un jour cela m’arriverait. Je ne suis pas dupe, détrompez-vous, même s’il me manque la bonne éducation, le civisme et le savoir. Ne croyez surtout pas que je n’ai pas honte d’être aussi ignorant (pourquoi vous mentir ?) L’ignorant qui s’accepte déteste le savoir, la vérité et tous ceux qui les portent. 

Voila donc, je vous disais que je fus happé par la foudre de la peur, au point de sentir un besoin imminent d’aller me soulager. Les toilettes étaient fermés, et les volets étrangement baissés. Heureusement qu’il y avait à portée de main mon téléphone portable. Cependant, mon frère fut aux abonnés absents, mon médecin n’était pas chez lui – sa femme me dit que des gens étaient venus le chercher à l’aurore. A ce moment, je crus comprendre que mon règne était fini. Je vous avoue. Je n’ai jamais été un homme d’Etat, nous ignorons encore dans le vrai ce que cela veut dire : j’ai dû lire cependant, quelque part, qu’un homme politique s’intéressait plutôt à sa réélection, tandis qu’un homme d’Etat se préoccupe toujours de l’avenir de son peuple. Sachez-le ! Je n’étais qu’une marionnette et, plus tard, l’ombre de cette marionnette. On ne peut plus rien contre ces mains de fer qui, derrière le rideau, vous empêchent d’avoir une âme. Vous ne les voyez pas ? Moi non plus ! Mais à la différence, moi je sentais la virilité de leur cross lorsqu’elle tapait dans mon crane en bois, aussi leurs griffes qui arrachaient mes blancs poils. Je ne pouvais crier, et même si je le faisais, vous entendrez un autre son de cloche, celui des hommes chantant faussement l’hymne nationale. Il couvrait tout : ce Kassaman. Il a couvert les idiots, les lâches, les traitres, les assassins, le son des rebelles et des braves, et aussi les femmes violés, brimées, leurs enfants ratés, mal éduqués. Il a couvert tout le bien et tout le mal. Je le sais aujourd’hui, car mon tour est venu. La roue a tourné. Je n’avais pas eu le temps de me rendre compte, que le bruit de la lumière revenant retentit, que la tonalité fit son tic tac salvateur et les stores s’ouvraient mécaniquement sur le jour. Dans la cour, un char fut installé et ma garde « républicaine » était remplacée par une dizaine de parachutistes, à l’air austère, bien plus qu’au garde-à-vous. Trois hommes poussèrent ma porte sans me laisser le temps d’apprécier la lumière du dehors. L’un était un des hommes que j’avais hissé au rang suprême ; les deux autres avaient joué le même tour à « l’albinos ». A peine étaient ils entrés que l’un d’eux, le plus jeune, m’empoigna comme on attrape une bête pour l’égorger. Il me retourna avec une brutalité qui me fit chavirer, et me jeta sur le canapé comme une malheureuse fille de joie. Les intrus m’apprirent alors que mon frère, toute sa garde, mon médecin et son équipe, sont tous, séparément, dans un lieu sûr. Il faut que tu te représentes, ricanait le grand barbu avec un air grave simulé, tu as accepté le jeu, tu vas jusqu’au bout, sinon…

Moi faire la marionnette, et eux le ventriloque ? Non ! Pitié ! 

Ils voyaient bien que leurs ficelles étaient défaites, que ma posture avait vieillie, que mes yeux ne voyaient pas même le bout de mon nez. Ils avaient commencé malgré tout à recommencer. Le ventriloque, que j’avais autrefois admis au rang supérieur, posa ses dents sur ses lèvres inférieures et articula les premiers mots auxquels je restais impassible. Il me gifla. Je tombais en arrière pensant ne plus me relever ; c’est une sacrée main, vous savez ; chez ces gens là, on ne sait faire que ça ; ils ont appris à taper, à insulter, à humilier ; ils m’ont d’ailleurs appris tout ce qui me permit un temps d’exister en tant que président. Il faut rendre en bas les coups que tu reçois d’en haut.

Je vous avoue aujourd’hui ce que je n’avouerai plus jamais. J’ai voulu devenir roi, je l’ai été, à ma façon orientale, j’ai voulu choisir mon successeur, à la manière d’El Padre de Castro, et ils ont refusé, ces sacrés ventriloques ! Alors je les ai quittés en catimini, en les laissant invoquer un malaise, une maladie. Vous allez encore les croire. Pauvre peuple malheureux !

Je vous le dis maintenant. Je ne suis pas dans une clinique, comme vous le pensez, même qu’on vous le dit. Ils mentent. Je suis en état de grâce. Votre président, ses proches ont fui le pays pour sauver leur peau, à la façon du printemps arabe, bien que n’ayant rien emporté, puisque nous n’avions rien apporté avec nous. Nous le savions, il fallait prévoir ce jour. Tout était fin prêt ; l’avion pour décoller, les «nouveaux papiers» pour passer inaperçus, aussi l’argent pour payer les passeurs et l’hospitalité.

Oh ! Peuple. Ce n’est pas moi qui suis malade, c’est Vous. Ce n’est pas Vous qui êtes malheureux, c’est moi. Ne ricanez pas ! Je n’ai pas construit les hôpitaux pour vous soigner, ni les écoles pour éduquer vos enfants, ni même des logements décents. J’ai passé mon temps à palabrer, à penser et dire que j’avais raison, à panser mes blessures de jeunesse, et surtout à vous ignorer.

Savez vous que je n’ai jamais voulu venir dans ce pays qui me hante ? Si seulement cet autre pays, au drapeau rouge frappé d’une croix blanche, là où le secret des banques reste encore indéfectible, si seulement il m’aurait adopté une seconde fois. A ma douleur, il dit que j’ai craché dans la soupe. Je l’avoue, il n’a pas tort. J’aime goûter à toutes les sauces, et je crache aussitôt dans toutes les soupes. J’aimais bien écouter cette chanson lorsqu’on ricanait du vaincu que je n’étais pas. Je l’avais chanté, c’était ma chanson préférée. Aujourd’hui elle prend un autre sens, celui d’un goût amer :

 

Bleuet : (Il chante)

Tu  ne reverras plus

Les courses enivrantes

Sous un soleil de plomb

A te crever les yeux

Tu ne reverras plus

Les filles ravissantes

Debout sur les gradins

T’acclamant comme un dieu… (Applaudissements)

 

Rhésus : Nous mourrons et nous vivons. Le temps m’a trahi, C’est le temps qui a eu raison de moi. C’est le temps qui a eu raison de ceux qui m’ont précédé. Mais détrempe toi ils sont encore vivants

Bleuet : Non ! Morts jusqu’au jour de la résurrection.

Rhésus : Sale temps ! Pourquoi as-tu fais de moi ce que je suis ?

Bleuet : Mon oncle n’injuriez pas le temps. Car Dieu le Très Haut est le temps. Celui qui fait suivre la nuit et le jour.

Rhésus : Dieu m’a alors abandonné…..

Noir. Rideau.

 

Articles de presse  de Salim Metref et A.Hadir du Matin revus, corrigés et mis en forme par Charef Berkani

Tiaret le 14 Juillet 2014

 

 

 

 

 

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