Flottement

1

L’échine courbée sous le poids des ans, il prit son courage à deux mains. Il dévala la pente escarpée en direction de la plage. Il buta sur un talus et failli perdre l’équilibre. Il sentit son estomac se tordre pris en otage entre deux poumons sclérosés et une quantité de boyaux ankylosés. Sa poitrine allait exploser. Il soufflait comme un bœuf. Ses yeux éjectés de sang allaient sortir de leur orbite. Dans un ultime effort, il racla le fond de sa gorge. L’obstacle brisé, il respira à fond l’air marin qui lui fit bomber le torse. Il retrouva son équilibre et dressa la tête vers le ciel comme pour se convaincre que ce jour ne pouvait pas ressembler aux autres. Un évènement de taille allait se réaliser. Il avait ce pressentiment mais il ne savait pas ce que c’était.
Comme d’habitude il alla s’adosser au rocher habituel, face aux vagues agressives qui s’affalait au contact du roc imperturbable. Ce dos qui lui faisait toujours mal. D’entre tous les galets, son choix se porta sur celui qui lui paru le plus résistant et le plus facile à manipuler, épousant parfaitement la paume de sa main droite.
Un oiseau comme on n’a pas l’habitude d’en voir dans cette contrée se posa sur son épaule et se mis à lui picorer les yeux. Le sang gicla sur le sable doré et ses cris refoulés, conséquence de cette douleur sans nom étaient la manifestation d’un destin qu’il devait subir sans réagir.
Le seul contact avec le monde extérieur qui lui resta était la pierre lisse qu’il tenait au creux de sa main, après avoir perdu tout espoir de recouvrer la vue.
Il commença alors l’apprentissage du braille à ciel ouvert. Subitement il prit conscience des sensations procurées par le toucher. Le sable chaud glissait entre ses doigts. Il devait rassembler ses deux mains pour pouvoir en contenir une poignée insignifiante. Les coquillages qui occupaient le bord de la plage n’avaient pas le même contact avec la plante de ses pieds nus et lui procuraient des sensations différentes des oursins noirs dressés comme des mines qui au lieu d’éclater se contentaient de dresser leurs épines. Il senti comme un gène et se mis à boitiller. Il butta sur un rocher sur lequel il posa les mains qui lui transmirent à la vitesse éclair la planimétrie des lieux qu’il ne pouvait pas voir.
Des dons insoupçonnés se développaient en lui. A défaut de voir le monde qui l’entourait une lumière soudaine le guidait dans le noir absolu qui l’enveloppait. Il se surprit à lire le passé des objets qu’il touchait par le seul contact de ses mains.
A mesure que le temps passait l’ardeur du soleil se faisait de moins en moins forte. Les secondes se succédaient précipitées dans l’abime du temps qui suivait la courbe tombante du soleil. Les rayons adoucis par cette déclinaison naturelle balayaient son visage apaisé et plus serein. Il comprit que la nuit venait de tomber aux cris des mouettes qui s’étaient évanouis. Il perçu des pas à quelques encablures de l’endroit ou il se trouvait. Sans doute des amateurs mordus de pêche nocturnes munis de leurs moulinets.
Brusquement sa main droite se mit à frissonner. Des ondes s’irradiaient en un flux ininterrompu le long de ses membres. Il sentit une chaleur qui se dégageait de la pierre qu’il tenait au creux de sa main. Une lumière intérieure envahissait son esprit qui se mit en éveille. Un dialogue s’ensuivit avec le galet qui s’articula autour de ses origines lointaines.
Un touriste de retour de Bretagne l’avait ramené dans ses bagages pour l’offrir à sa mère en guise de « tayamoum » parce qu’elle était dans l’incapacité de répéter ses ablutions à l’eau à cause de son incontinence. Au cours du contrôle des douaniers, au port, le touriste l’avait par inadvertance oublié sur le comptoir du préposé. Apres plusieurs péripéties il échoua à l’endroit ou il a été ramassé. Dans sa hâte d’en savoir plus il pressa de plus en plus fort sur le galet. Il fut entraîné soudain dans un tourbillon qui le précipita dans le goulot d’un entonnoir la tête en avant.
Le choc violent de son crane, sur le clavier de l’ordinateur, le réveilla. Il s’était assoupi en pleine conversation. Sur l’écran s’affichait le dernier message de son
correspondant déconnecté.
« bzzzz. Tu n’es plus là, alors bonsoir »
Charef

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7 réflexions au sujet de « Flottement »

  1. Je vis tes écrits et celui ci en dit long sur les rêves mais aussi le temps passé sur nos claviers. la fin de l’histoire n’est pas banale. Amitiés charef

  2. Un essais en prose. Un clin d’œil à la Bretagne ou vit Gyslaine. Sans ses encouragements je n’aurai pas eu la force d’écrire autant de poésie et de proses. Souvent je m’inspire de ses textes que j’adapte à ma guise avec son autorisation .
    Bisous Roberte

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