« Je » ne suis pas mort!

Je_ne_suis_pas_mort

Personnages : -des figurants
-la journaliste
-le comédien
-l’homme
Le rideau se lève
Sur scène des femmes et des hommes, dans le noir, suivent l’interview en lisant sur le grand écran les traductions qui y défilent de haut en bas. Ils fixent tantôt l’écran pendant que le comédien répond, et tantôt regardent la scène suffisamment éclairée au moment où la journaliste pose ses questions.
Ils sont assis l’un face à l’autre. La journaliste élégamment vêtue de blanc, et le comédien coincé dans un costume sombre.
La journaliste : Autant vos premières pièces ont eu un succès fulgurant, dit la journaliste, autant les dernières ont été complètement délaissées par le public.
(La journaliste n’avait pas pour habitude de prendre des gants. Elle y allait franchement.)
– Votre pièce qui s’intitule « Le jour j’ai vu la nuit » a été un succès au départ, puis la critique a vite changé de fusil d’épaule.
Le comédien : Ce qui m’importe ce sont les spectateurs. A Paris, un adulte sur cinq a vu ma pièce. Des millions de gens …
La journaliste : On dit aussi à Paris, que vous avez été doublé dans plusieurs scènes !
Le comédien : Qu’on me le prouve ! Je n’ai jamais compris pourquoi ces intellectuels français me haïssent.
La journaliste : La caste africaine est un flop à Paris. A Alger, seulement quarante spectateurs au plus se sont déplacés pour la voir.
Le comédien : A Alger aussi on veut ma peau… Tout le monde me jette la pierre !
La journaliste : (en aparté) Cet esprit de victimisation est le fusil mais aussi le piège. . Tout accusé se pose en victime une fois dénoncé.
– Vous êtes pourtant un fils du pays. (dit-elle d’un air compatissant.)
Le comédien : Je suis un Aldjérien, oui !
La journaliste : Un Algérien vous voulez dire.
Le comédien : Non ! Un Aldjérien.
La journaliste : (en aparté) Et la différence entre les deux ? . (Elle pose son regard sur sa fiche. Elle lève vers lui un regard perçant et soutenu.)
– Etes-vous Charlie ?
Le comédien : (d’un ton austère et volontairement autoritaire) Je ne suis pas Charlie.
La journaliste : Qui êtes-vous ?
Le comédien : Je suis …Alloula, je suis …Sebti, je suis …, qui déjà ? Djaout…
La journaliste : Qui sont-ils ?
Le comédien : (Silencieux, il fixe ses mains croisées posées sur ses genoux.)
La journaliste : Djaout, aurait dit je suis Charlie…
Le comédien : Non, non, vous vous trompez chère Madame.
(il la regarde droit dans les yeux)
– Pourquoi ?
La journaliste : Il suffit de lire Les chercheurs d’os ou Les vigiles, et si on est un peu paresseux ou pressé, lire son dernier article : La famille qui avance et la famille qui recule. C’était aussi une forme de caricature. « … Ces hommes, écrivait-il, ont apporté de l’eau à un moulin dont la farine est empoisonnée. » Il parlait, vous vous en doutez bien, de ceux qui voulaient lui couper la langue, et qui ont fini par lui ôter la vie. Il ne savait pas vivre avec une langue fourchue, comprenez langue de bois, et il avait bel et bien passé au-dessus du syndrome de l’égorgeur.
Le comédien : (il sursaute sur sa chaise)
– Peut-être, peut-être,. Mais alors pourquoi Liabès dira-t-il qu’il est Charlie ?
La journaliste : Il a été tué par quatre hommes qui lui ont tiré des balles dans le dos, dit la journaliste. Ils avaient sans doute peur de se figer face à son regard, ou peut-être avaient-ils peur qu’il les reconnaisse et les dénonce si jamais il ne mourrait pas. Mais il est mort.
Le comédien : Bon, bon, dites-moi juste pourquoi serait-il Charlie ?
La journaliste : (Elle lui tend un article écrit par ce sociologue.)
– Lisez !
Le comédien : (avec un fort accent) « On ne peut construire un Etat selon les méthodes du moyen âge, et jusqu’à présent, nous n’avons pas eu d’Etat … ».
La journaliste : (elle lui arrache l’article des mains). Vous voyez que c’est aussi une forme de caricature.
L’écrivain : je ne suis pas convaincu.
La journaliste : Que dites vous de Boukhobza ? Qui se posait la question de savoir pourquoi avoir accepté que la religion soit privatisée au profil d’un parti. Et Sebti ? Qui écrivait à son cher soi-même, en ces termes : « Je t’écris parce que depuis Abel et Caïn, il n’y a plus de frères. Il n’y a plus d’espoirs, il n’y a ni plus d’élans ». Et Alloula ? Cet homme est un génie. Savez-vous qu’il a fini par délaisser les adaptations d’Eschyle, de Goldoni, de Brecht, pour aller puiser dans les contes populaires ? Vous avez sans doute entendu parler de Lagoual, Hammam Rabi, … Alloula disait cette chose bien plus tragique, mais qui n’a rien à voir avec le désespoir : « Qu’on n’aille pas croire que nous avons choisi le rire à un moment où la société est en pleur ! », et il se demandait souvent si l’art avait encore un rôle à jouer quand l’individu est la proie du fanatisme.
(Après un long silence un homme sort du noir et s’écrie)
L’homme : C’est ça, oui c’est ça …
(Les caméras se détournent du comédien pour se braquer sur cet homme, comme les projecteurs l’emplissent de lumière, si forte qu’il ne pu la supporter qu’en mettant sa main en visière. Il s’adresse directement au comédien.)
– Vous n’êtes pas Charlie aujourd’hui, vous le serez sans doute demain !
(L’homme se lève tout à fait. . Il s’adresse à la journaliste.)
– Cet homme dit qu’il n’est pas Charlie, il n’a pas été non plus Djaout il y a vingt-deux ans précisément, il n’a pas reconnu « Octobre noir » en 1988 ; il n’a pas été pour les droits de l’homme dans les années 1990, … et j’en passe. Mais ensuite, il a été tout et rien ; c’est ce qu’il dit en tout cas, mais une fois l’histoire est faite et refaite. Cet homme est toujours en décalage.
(La journaliste approche le micro de l’homme et les caméras y viennent se caller.)
La journaliste : Et vous alors, qui êtes-vous ?
L’homme : Je suis celui à qui on ne donne que rarement la parole, quand ceux qui la prennent souvent sont hors de l’histoire, hors du temps, hors des événements, à côté de la réalité. Certes nous sommes un peuple complexe, mais ceux-là, (en direction du comédien) ceux-là ne sont que notre partie imaginaire. Ils font toutefois partie de nous. Vous voyez, nous sommes « des nombres complexes ». Et souvent les gens croient que nous sommes tous des imaginaires purs.
La journaliste : Que voulez-vous dire à notre invité.
(Le comédien s’apprête à prendre la clé des champs ; il détache son micro.)
L’homme : Ne partez pas ! Écoutez ce que j’ai à vous dire.
La journaliste : Patientez quelques minutes. (Elle tend le micro à l’homme)
L’homme : Personne ne vous empêche de parler. Mieux que ça ! On vous défend quand il le faut, même lorsque vous êtes contre tous, mais de grâce, ne parlez ni au nom de Djaout, ni au nom de Boucebci, ni au nom de Liabes, ni au nom de Boukhobza, ni au nom de Alloula, …
(il s’adresse aux gens assis autour de lui)
– S’il y’en a d’autres, qui veulent rajouter leur nom à cette liste, qu’ils le fassent,
(Au comédien)
En tout cas, ne parlez jamais en mon nom, je vous l’interdit… Car moi je suis tout à fait Charlie.
Voix OFF : Statistiquement parlant, écrivait le lendemain un journaliste américain, on se demande si tous les « Aldjérien » n’étaient pas Charlie, et tous les Algériens étaient par conséquent Charlie. Mais la réponse reste encore posée. Qui sont ces « Aldjériens » ? Et qui sont les Algériens ?
La réponse d’un journal algérien ne tarda pas à venir : De l’étrangère à l’étranger, titrait le quotidien qui écrivait ceci : « Je suis une, et indivisible. Mais c’est seulement la tragédie du silence qui fait le désespoir des survivants … »

Rideau

Texte de A. Hédir ,du quotidien Le Matin, arrangé et mis en forme pour la scène par Charef Berkani
N.B. Cette scène aurait pu être ou ne pas être, partout ou nulle part : telle est la question !

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3 réflexions au sujet de « « Je » ne suis pas mort! »

  1. Si je dois retenir qu’une phrase ce texte se serait celle ci:

    La réponse d’un journal algérien ne tarda pas à venir : De l’étrangère à l’étranger, titrait le quotidien qui écrivait ceci : « Je suis une, et indivisible. Mais c’est seulement la tragédie du silence qui fait le désespoir des survivants … »

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