A méditer

images lune

 

Après une absence de plusieurs mois Habiba prend l’initiative d’appeler Karim. La patience a ses limites. Le silence qui résonne autour d’elle crève ses tympans. Elle a envie de crier et de vomir toute l’amertume qui s’est installée en elle à mesure qu’inexorablement les secondes, les minutes, les heures, les jours, les nuits, se suivent en boucles. Elle n’arrête pas de tourner en rond, dans le sens contraire des aiguilles de sa montre, recroquevillée sur elle-même. Il lui manque terriblement.

Dix sept ans d’une amitié sans faille qui n’était pas  un feu de paille. Dix sept ans de résignation et de partage désintéressé.

Karim sous le poids de la tradition et de l’éducation qu’il avait reçu ne se reconnaissait plus dans cette société ou la parole martyrisée a perdu tout espoir de se libérer et de s’exprimer. Il privilégie ses échanges avec ses amies blagueuses à qui il se confie.

Habiba le savait et cela ne la gênait pas outre mesure. Comme lui elle ne croyait pas à l’amour virtuel. Elle était encore belle et désirable. Viendra le jour ou elle aura raison de lui . Que peut une image face à son corps offert plein de vie?  C’était son intime conviction.

Le téléphone vibre. Karim le met toujours en mode silencieux pour ne pas alerter son entourage. Après quelques messages d’amabilité, Habiba prend le risque de briser la glace et de détruire une à une les pierres du mur qui les sépare.

J’écrirai sur une des  pierres de ce mur qui tombe en ruine : »combien tu me manques ».

Comme à ses habitudes il sourit à l’idée d’exploiter cette belle image pour écrire une prose . Il s’isole avec ses pensées et actionne son alambic  pour distiller  les mots dégivrés par l’excès d’émotions et son besoin de s’exprimer à l’occasion .

Ces mots écrits à l’encre de tes maux,

Seront lavés aux premiers orages de l’été.

L’eau providentielle,

Portée par les pluie diluviennes,

Arrosera les graines éparpillées par le vent.

Sauvages, elles germeront au bord des chemins désertés,

Pour offrir des bouquets de fleurs

A l’amour désabusé…

Karim n’a pas eu le temps de relire ce qu’il vient d’écrire que son téléphone vibre de nouveau. La messagerie clignote. C’est Habiba. Le message s’affiche sur l’écran.

Tu ne m’as pas demandé pourquoi?

Il feint de ne pas comprendre.

Pourquoi! Quoi?

Pourquoi je voulais écrire sur une pierre « tu me manques » lui lance-t-elle.

Pris au dépourvu, Il ne se fit pas prier pour répondre sèchement comme s’il manquait d’air.

Pourquoi?       

Une avalanche de mots tombèrent sur la tête de Karim. Elle avait bien combiné son coup. Elle lui balança un uppercut en plein visage profitant de l’effet de surprise.

Pour te la lancer en pleine gueule . Pour que tu saches combien tes silences me font mal au quotidien, pour que tu ressentes dans ta chaire les violences que tu me fais subir, toi l’objet de mes tourments, Monsieur l’écrivain.

Dans ces moments de tension extrême, Karim avait pour habitude de fermer son téléphone pour ne pas répondre aux provocations. Il laissait toujours une fenêtre ouverte pour mieux respirer, profondément, calmement, pour aérer ses poumons et s’oxygéner. Le rythme de son cœur apaisé, il pouvait reprendre la conversation. Pris au dépourvu il laissait passer l’orage,  avec son tonnerre qui gronde et son ciel en furie qui pisse sur le monde à qui il fait violence.

Au contact de la table basse les vibrations du téléphone s’amplifient. Il actionne la messagerie poussé par la curiosité de ce que pouvait encore lui dire Habiba, avec la ferme intention, bien sur, de ne pas lui répondre. Le message s’affiche sur l’écran.

Une personne, avant qu’elle ne brise le cœur d’une autre, doit juste voir si elle y est.

A méditer.

 

Charef

 

 

 

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12 réflexions au sujet de « A méditer »

  1. Un bel écrit Charef
    J’aime beaucoup cet avalanche de mot ceux ci dessous que Karim semblait bien mérité: Pourquoi je voulais écrire sur une pierre « tu me manques » lui lance-t-elle.
    « Pour te la lancer en pleine gueule . Pour que tu saches combien tes silences me font mal au quotidien, pour que tu ressentes dans ta chaire les violences que tu me fais subir, toi l’objet de mes tourments, Monsieur l’écrivain. »
    « Une personne, avant qu’elle ne brise le cœur d’une autre, doit juste voir si elle y est.
    Habiba dit juste.
    Un texte a méditer:
    L’amour que certains croient éternel échappent parfois à ceux trop surent de pouvoir le détenir toujours …
    bonne soirée de foot Charef.
    Bises

    1. Merci Roberte d’avoir apprécier la justesse des mots de Habiba . En effet dans ta conclusion on comprend que rien n’est éternel et que la terre qui nous semble figée et en perpétuel mouvement. Tant que le lever et le coucher du soleil se relayeront l’amour survivra. Je te souhaite une agréable soirée.

  2. J’ai beaucoup aimé. Et ça me parle! Ah la la ces hommes!! 😃
    Bon dimanche et merci pour cette agréable distraction a mon tourment. Il a de la chance, je n’ai pas de pierre…. 😉

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