CASTING

 

 casting
   Une scène nue, quatre projecteurs diffusent quelques flaques de lumière pour délimiter l’espace scénique.
    Un metteur en scène en jean et chandail col roulé, frotte son  nez écrasé que surmonte une grosses paire de lunettes carrées. Il arpente de long en large la surface éclairée. Ses godasses cloutées résonnent sur le plancher de bois creux de la scène.
    Avec la période de crise les ventres crient famine et les fin de mois poussent les acteurs de théâtre à serrer la ceinture de plusieurs crans, pour survivre et porter à bras le corps cette « Comédie humaine ».
    L’ assistant filiforme ressemble à une queue de billard surmontée d’une grosse boule de bowling . Il cligne constamment des yeux avec son nez planté comme un mat au milieu de son visage bouffi couvert de verrues .  Il  ouvre un sac de jute couvert de moisissure. Il en retire deux accessoires:  un   long nez en silicose d’une trentaine de centimètres,  qui a servi à De Pardieu pour interpréter le rôle de Cyrano de Bergerac  et un bonnet d’âne. Deux accessoires qu’il a subtilisés à la couturière du théâtre de poche après avoir négocié son départ anticipé.
    Un couple de comédiens sur les sièges arrière de la salle  habillée de velours rouge, n’étaient pas près à éteindre la flamme qui les animait dans une étreinte qui les immobilisait dans les bras l’un de l’autre pour l’éternité. Deux mouches accouplées prenaient leur envol. La robe décolletée mettait en valeur les rondeurs de la blonde prises d’assaut par les mains expertes du soupirant aux grand yeux noirs de jais .
    Deux intermittents qui avaient du passer deux nuits blanches, à la belle étoile, pour enfin venir à bout de la longue chaine des demandeurs d’emplois. La faim les plongeait dans un délire qu’ils n’avaient jamais vécu auparavant. Les hommes et les femmes à la queue  leu- leu  avaient pris l’apparence de merguez étranglées aux deux extrémités ou le porc et le hallal se côtoyaient en bon voisinage. Les deux portes ouvertes de l’édifice se confondaient à leurs bouches qui engloutissaient un à un les corps de chaire humaine qui s’offrait à eux. C’était un problème de survie.  Oubliés les tabous et les dieux de l’opulence. C’était le chacun pour soi et Dieu pour tous.
Les ventres creux traversés par le vent des promesses non tenues par les politiques manifestaient leur mécontentement face à leur impuissance à surmonter la diète imposée par leurs flatulences sonores.
    L’assistant remet le bonnet d’âne au plus corpulent des deux et le pif démesuré à son compagnon et leur demande de les enfiler
Le metteur en scène: Bon!  toi le menteur au long nez, tu vas monter sur le dos de cet âne Vous allez faire votre entrée  côte jardin.
L’âne: Quel jardin?
Le metteur en scène s’écrie.
Le metteur en scène: c’est une vraie tête de mule cet âne
L’assistant:  oui, Je crois que nous avons déniché l’oiseau rare.
Piqué au vif le metteur en scène déverse sur la face du figurant incrédule une avalanche de mots noyés dans la salive qui s’échappe de sa bouche grande ouverte pour lui expliquer que le coté jardin se situe à gauche du cadre de scène à l’italienne.. Bla-bla- bla-bla.
Le menteur: je sens que je vais éclater
L’âne: moi je n’ai rien senti, tu as senti quelque chose toi avec ton long nez
Le menteur: je suis sensé ne pas dire la vérité. Vois-tu malgré le soleil qui brille là haut je dois dire que le ciel couvert par les nuages est gris
L’âne: c’est normal tu es un menteur
Le menteur: et toi un bougre d’âne
L’assistant:  eh bien, ça commence bien, on est dans de jolis draps. Rendez moi le nez et le bonnet d’âne vous deux .
Il s’adresse au menteur
L’assistant: maintenant que tu n’as plus de nez, tu ne sens plus rien,  arrête de mentir, tu pues, à mille lieux de la ronde .
L’âne: et moi?
L’assistant: toi ! sans tes oreilles, tu deviens sourd et muet comme une carpe.
 Prenez ce  sac et mettez vous dedans. Fissa
Le metteur en scène: silence on plante le décors
L’assistant: quel décor?
Le metteur en scène: hé vous les tourtereaux approchez s’il vous plait.
Il tend une feuille à chacun d’eux.
Le metteur en scène: lisez s’il vous plait.
L’acteur:  Au plus fort de la tempête, les vagues s’échouent
               Les goélands étirent leurs ailes alourdies
               Dans les fortes bourrasques leurs cris s’enrouent
               Le froid paralyse mes mains, elles sont engourdies
L’actrice: Je veux courir sur le rivage, pour que le vent
                M’entraîne loin des sables mouvants
                Qu’il fasse voler ma chevelure
                Pour la faire briller dans ce clair-obscur
                Où les vagues, tour à tour,
                Inscriront tout au fil des jours
                De multiples arabesques aux formes suprêmes
                Épitaphe aussi changeante que moi-même.
Le metteur en scène: très bien maintenant que le décor est posé. Asseyez vous sur ce sac et imaginez que c’est un rocher en bord de plage. Continuer à lire le texte. Articulez bien, respirez, du nerf bon dieu.
L’actrice:  J’aimerai qu’il n’y ait jamais de nuits
                Celles où je suis partagée entre mes rêves
                Et mes cauchemars qui ne laissent aucune trêve
                Qui emplissent ma tête, me pourrissent la vie.
                Devant toi, le regard posé sur l’infini
                Bercée par le bruit des vagues s’écrasant sur les rochers
                Devient le seul moment où je reprends pieds avec la vie
                Où je ferme la porte sur le passé
L’acteur: J’écoute, j’entends au plus profond de mon être
               Ces mots que tu susurres à mon oreille
               Qui me font entrevoir toutes ces innombrables merveilles
               Que tu ne peux plus maintenant garder secrètes.
               C’est dans ce plaisir sain, vrai, émouvant
               Que se réveille cet aspect caché et sensuel
               Qui doucement surgit puis se révèle
               Sur cette vague agitée, gonflée par le vent.
La lumière diminue en crescendo, Fondu enchainé sur le sac.
Voix off
– Enlève tes pieds de ma figure, ils sentent mauvais
-Tu n’as plus de nez. Comment peux-tu sentir mes pieds ?
– Et toi tu n’as plus d’oreilles, tu ne peux pas m’entendre.
– On respire mal. J’abandonne.
– Tu n’as qu’à partir
– Je veux bien mais il fait noir et le sac est bien ficelé
La lumière diminue en crescendo. Fondu enchainé sur les deux acteurs.
Ils se lèvent apeurés
L’actrice: j’ai comme l’impression que le rocher a bougé
L’acteur: tu trembles comme une feuille
L’actrice: j’ai peur, j’ai envie d’uriner.
L’acteur: soulage toi sur le rocher.
Voix off
-Hé ho! sortez nous de ce sac. Arrêtez cette comédie
Le metteur en scène: on fait un break c’est l’heure du déjeuner.
Charef
Textes poétiques: extraits du recueil « Dans les tourmentes de l’amour » de Gyslaine Le Gal
Photo du web
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14 réflexions au sujet de « CASTING »

  1. La comédie humaine
    Pièce écrite dès le premier jour de la naissance du premier couple du genre humain, par les deux mais sans le dire à l’autre…et depuis la pièce est toujours à l’affiche. On repeint les costumes et plante les décors au goût du jour, sans changer le sens du texte.
    Il y a eu confusion pour ce qui touche au rêve, Chaque interprète ayant cru que c’était un dû, une sorte de cachet pour le rôle qu’ils jouait.
    Bonne journée Charef.

    1. Oui, depuis la création, le décor a été planté pour jouer la même comédie humaine que nul ne peut partager sans la poésie du rêve que beaucoup s’approprient à tord et veulent en faire une propriété privée. Un rêve qu’il transforment en cauchemars
      Bonne nuit mon ami.

  2. Bravo Charef pour cette pièce et sa mise en scène du scénario tu y a déposer ta griffe!
    Je reconnais bien là ton talant d’écrivain et de metteur enscéne… oui j’ai lu tes livres !
    Bonne journée Charef.

  3. Je me suis régalée comme on dit dans le midi! Tout est bon, beaucoup de sens cachés, d’humour, de surprises, et ces portraits si bien campés!!! Bravoç

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